CHAPITRE 2
Sans attendre, j’ai envie de prendre un café avec le Dr Donald Seter ce soir même, et pour augmenter mes chances d’obtenir un entretien avec lui, je me débarrasse de Seymour. Comme il a envie de profiter de la dernière séance d’un cinéma de Westwood, il n’est que trop heureux de filer. Seymour risquerait d’être un obstacle à mon plan d’attaque parce que j’ai l’intention d’essayer de joindre le respectable docteur par le biais de son fils, James Seter. Me procurant un exemplaire du livre du Dr Seter, Le secret de Suzama, pour la modique somme de vingt dollars, je me dirige vers un James radieux en train de dire au revoir aux personnes qui quittent à présent l’église. Posté près de la sortie, il remercie les gens d’avoir assisté à la conférence. C’est un jeune homme vraiment sympathique, dont la poignée de main ne peut qu’inspirer confiance… Dès que James m’aperçoit, son visage s’éclaire.
— Alisa ! s’écrie-t-il. Vos questions étaient très intéressantes.
— Vous vous souvenez de mon nom ? Je suis extrêmement flattée.
Je réfléchis un instant.
— Vous savez, je suis peut-être un peu plus âgée que je n’en ai l’air, et aussi un peu plus cultivée. J’ai longuement étudié l’Égypte antique, et j’aimerais beaucoup discuter du manuscrit de Suzama avec votre père et vous-même.
James ne prend pas ma requête très au sérieux.
— Je suis certain que ce serait très agréable, et sans doute très intéressant, mais mon père doit attraper le prochain vol pour San Francisco demain matin.
Plantant mon regard dans le sien, je m’efforce de communiquer un peu de chaleur à mes paroles.
— Vous pourriez peut-être le lui proposer… Il m’a donné l’impression d’être curieux de ce que je savais au sujet de la relation que Suzama entretenait avec Isis.
James cligne des yeux. Il n’accède pas immédiatement à mon souhait, ce qui prouve que ce garçon a de la volonté.
— Je pourrais lui en parler, en effet, mais vous avez pu constater qu’il n’est plus très jeune, et je craindrais de le fatiguer inutilement.
Je n’ai pas envie d’exercer sur lui une quelconque manipulation mentale, parce que je cours toujours le risque d’endommager le sujet au cours du processus. Depuis que je suis redevenue vampire, je sens que le pouvoir de mon regard est redoutablement efficace, et j’essaie de m’en servir avec parcimonie. Mais je ne veux pas que le Dr Seter s’en aille sans que j’aie pu lui parler, et je décide de distiller auprès de James une partie de mon antique savoir, sous la forme d’un mensonge. Prenant un air dramatique, j’attire le fils du Dr Seter à l’écart, et je lui murmure à l’oreille ce qu’il croit être une confidence.
— Le manuscrit de Suzama qui est en votre possession n’est pas un exemplaire unique : j’en possède un autre, mais je crois que le mien est différent de celui du Dr Seter. Je serais ravie de pouvoir échanger les informations qu’il contient avec celles que détient voire père.
James ne réagit pas tout de suite.
— Vous êtes en train de vous moquer de moi…
D’un ton égal, je reprends la parole.
— Détrompez-vous. Si votre père est d’accord pour me rencontrer, je serais très heureuse d’en discuter avec lui.
Je marque une pause.
— Il ne lui faudra qu’une minute pour comprendre que je possède un document authentique.
— Avant de vous accorder un entretien, il va vouloir vous poser quelques questions.
Je secoue la tête.
— Pas question de s’entretenir ici de ce que j’ai découvert. Mais je vous en prie, dites bien à votre père qu’il n’aura pas affaire à une cinglée.
— Où voulez-vous le rencontrer ?
— Je connais un café sur le front de mer, à côté d’Océan Avenue, près de l’autoroute. Donnons-nous rendez-vous là-bas dans… disons, une demi-heure ?
Il s’agit du café où mon bien-aimé Ray avait réapparu, le jour où il m’avait été rendu. Il avait surgi dans ce café juste après que j’ai abattu les deux hommes qui avaient tenté de me violer. J’étais couverte de sang, une décoration tout à fait adaptée à l’illusion tragique dont j’avais alors été victime. Depuis ce jour-là, je ne suis pas retournée dans ce café, mais pour une raison plutôt perverse, c’est là que je tiens à rencontrer le Dr Seter, ce soir. Peut-être qu’un autre fantôme fera son apparition, histoire de pimenter un peu ma triste existence. Notez que je ne le souhaite pas : la méchante plaie ouverte dans mon cœur par le fantôme de Ray est encore béante. Le regard de James Seter est rivé sur moi.
— Quand vous êtes venue à la conférence, ce soir, me dit-il, vous ne m’avez pas dit que vous connaissiez Suzama. Pourquoi ?
Tendant la main, je rajuste sa cravate.
— Si vous saviez tout ce que je sais, James, vous feriez de votre mieux pour avoir l’air de ne rien savoir du tout.
Après un bref silence, je poursuis :
— Dites à votre père de venir au rendez-vous. Je l’attendrai.
Une demi-heure plus tard, je suis installée à l’une des tables du café, face au Dr Seter et à son fils. Ils sont venus seuls, ce qui est un bon point. Le simple fait qu’ils soient venus est déjà un bon point, mais je soupçonne le fils d’avoir insisté auprès de son père pour le décider à l’accompagner. Le Dr Seter ne donne pas l’impression d’attendre de moi des informations cruciales, mais il a l’air d’apprécier la tarte aux pommes et la glace que j’ai commandées pour lui. Quand on est une jolie blonde de cinq mille ans, on se fait pardonner pas mal de trucs, j’en conviens volontiers.
— James m’a dit que vous étiez étudiante en archéologie, me dit le Dr Seter en chargeant sur sa fourchette une belle portion de tarte. Il a retiré la cravate qu’il portait pendant la conférence, mais c’est tout ce qu’il a modifié de son apparence vestimentaire. Détendu, il personnifie à merveille l’universitaire en train de se relaxer après avoir donné, pour la millième fois, une conférence qu’il maîtrise à la perfection.
Hâtivement, je me demande quelles sont les motivations qui le poussent à rendre public le manuscrit de Suzama. Cette histoire ne lui rapporte pas beaucoup d’argent : le prix de son livre est raisonnable, et il ne dispense pas sa science lors de séminaires facturés au prix fort à des participants crédules. C’est un brave homme, qui ne semble pas dissimuler de lucratives activités parallèles.
— J’étudie l’œuvre de Suzama, lui dis-je d’un air pave. Quand j’ai dit à votre fils que je possédais l’un de ses manuscrits, je ne me vantais pas.
Ma déclaration semble amuser le Dr Seter.
— Où avez-vous trouvé ce manuscrit ?
— Où avez-vous trouvé le vôtre ? rétorquai-je.
— J’ai déjà expliqué pour quelle raison je me refusais à dévoiler cette information.
— Eh bien, je suis dans le même cas que vous.
Le Dr Seter s’intéresse à nouveau à sa part de tarte.
Il pense sans doute que je suis une jeune femme sympa qui n’a rien à lui apprendre.
— Dans ces conditions, nous n’avons plus qu’à apprécier la pâtisserie qui se trouve dans notre assiette, répond-il poliment.
J’ouvre son livre à la page où figure une photographie d’un passage du manuscrit de Suzama, et je lui montre le papyrus superbement calligraphié.
— Il n’y a sur cette planète qu’une vingtaine de personnes capables de déchiffrer ce texte au premier coup d’œil, lui dis-je. Vous êtes l’une de ces personnes, et j’en suis une autre. Par exemple, cette phrase signifie ceci : Le secret de la Déesse se trouve dans le seizième croissant de la lune. Pas la lune dans le ciel, mais la lune dans le centre du haut. C’est là que l’être sincère obtiendra l’ambroisie de l’extase. C’est là et nulle part ailleurs que lui sera révélée la connaissance de son âme.
Je m’interromps.
— D’après vous, cette traduction est-elle correcte ?
Le Dr Seter manque en lâcher sa fourchette.
— Où avez-vous appris cela ? Dans mon livre, cette phrase n’est pas traduite.
— Je vous l’ai dit, j’étudie l’œuvre de Suzama.
James s’immisce alors dans la conversation.
— Comment être sûr que quelqu’un d’autre n’a pas traduit cette phrase pour vous ?
— Je peux vous donner des renseignements qui doivent se trouver dans le passage que vous passez sous silence, et qui figurent également dans le mien. Par exemple, je connais les quatre mots du mantra que Suzama utilise pour invoquer la lumière blanche située au-dessus de la tête, là où est réellement placé le croissant de lune. Je sais que le premier mot se rapporte au cœur, le deuxième à la gorge, le troisième à la tête. Je sais également que la respiration et le mantra sont synchrones, et qu’en prononçant le quatrième mot, la divine lumière blanche d’Isis resplendit dans l’ensemble du corps du croyant.
Le Dr Seter me regarde, stupéfait.
— Pouvez-vous me citer le mantra dont vous venez de parler ?
Très sérieusement, je lui réponds :
— Vous avez appris grâce à votre manuscrit que ce mantra ne peut être révélé qu’en privé, au cours de l’initiation, et je n’ai pas l’intention de le prononcer ici. Mais il faut que vous compreniez à présent que je connais très bien les techniques de méditation que Suzama était la seule à pratiquer. Par conséquent, vous devriez me faire confiance quand je vous demande de me montrer le manuscrit qui lui a appartenu.
Soutenant son regard, j’ajoute :
— Vous êtes d’accord avec mon raisonnement ?
Le Dr Seter m’observe attentivement.
— Vous êtes au courant de quelque chose, c’est certain. Franchement, je dois admettre que j’ai très envie de voir le manuscrit qui est en votre possession.
— Mais il faut d’abord que vous m’autorisiez à consulter le vôtre, lui dis-je. Je pourrais vous confirmer son authenticité.
— Comment procéderez-vous ? intervient James.
Je lui décoche un sourire lumineux.
— Je le comparerai au mien.
— Vous pensez vraiment que votre manuscrit est identique au mien ? me demande le Dr Seter.
— Non. Le vôtre évoque un danger menaçant le nouveau maître, alors que le mien n’en fait pas état.
Et j’ajoute :
— Quand vous avez dit que votre manuscrit ne précisait pas la nature de ce danger, vous avez menti.
Le Dr Seter n’en revient pas.
— Comment pouvez-vous savoir que j’ai menti ?
— Peu importe. L’essentiel, c’est que j’aie raison.
Je marque une pause, puis je poursuis :
— Dites-moi quel est ce danger.
— Je crains que ce soit impossible, dit James. Seuls les membres de notre association ont accès à ce type d’information.
— Ah… dis-je. Cette association que vous avez fondée, quel est son but, exactement ? Protéger l’enfant une fois que vous l’aurez trouvé ? La réaction des deux hommes m’indique que j’ai tapé dans le mille.
— N’est-ce pas quelque peu présomptueux de votre part, de penser que le Messie puisse avoir besoin de votre protection ?
Le Dr Seter a du mal à me suivre, mais il continue à m’écouter attentivement.
— Et si le manuscrit disait justement que le Messie aura besoin d’être protégé ? me demande-t-il.
— C’est ce qui est écrit ?
Le Dr Seter hésite.
— Oui.
Je pressens qu’il dit la vérité, ou du moins celle qu’il détient.
— Père, intervient James, est-il bien raisonnable de parler de tout ça avec une inconnue que nous venons à peine de rencontrer ?
Le Dr Seter hausse les épaules.
— Ne te paraît-il pas évident qu’elle connaît Suzama aussi bien que nous ?
— C’est faux, le contredis-je. Je ne dispose pas des mêmes informations que vous, et la base de mes recherches diffère de la vôtre. Mais pour en revenir à votre association, et à la façon dont elle sera mise à contribution pour assurer la protection de l’enfant, pouvez-vous me dire comment vous allez procéder ?
— Vous comprendrez certainement que nous ne puissions pas divulguer devant vous le mode de fonctionnement de notre association, s’excuse presque le Dr Seter. Surtout avec la politique actuelle du gouvernement, qui surveille de près les agissements de tous les regroupements de ce genre, qu’il soupçonne d’être potentiellement autant de sectes malfaisantes. Je vous en prie, essayons de maintenir la conversation sur un plan purement académique. Je souhaiterais examiner le document que vous détenez, et vous voudriez étudier mon manuscrit : il importe maintenant de nous mettre d’accord sur la date et le lieu de notre prochaine rencontre, au cours de laquelle nous pourrons échanger nos informations respectives.
— Je vous l’ai déjà dit, il faut d’abord que j’aie accès à votre manuscrit : s’il est authentique, je vous montrerai ensuite le document que j’ai en ma possession.
Soudain méfiant, le Dr Seter proteste :
— Pourquoi ne pas échanger simultanément les deux manuscrits ?
Je le rassure :
— Je prendrai le plus grand soin du vôtre. D’ailleurs, je suis certaine que lorsque vous me l’apporterez, nous serons surveillés par une douzaine de ces élégants jeunes gens que votre association compte pour membres.
Je réfléchis un instant, puis je lance :
— Vous ne vous séparez pas du manuscrit pendant vos déplacements, j’en suis quasiment certaine. Pourquoi ne pas me le montrer ce soir ? Il me faudra très peu de temps pour m’assurer de son authenticité.
Le Dr Seter et James échangent un long regard.
— En quoi cela poserait-il un problème ? dit enfin le Dr Seter, tâtant le terrain.
James, lui, doute encore. Il persiste à me dévisager d’un air méfiant.
— Comment être sûr que vous ne travaillez pas pour le FBI ?
Rejetant la tête en arrière, j’éclate de rire.
— Et expliquez-moi comment un agent du FBI serait-il capable de traduire couramment des hiéroglyphes égyptiens ?
— Mais pourquoi cherchez-vous à obtenir des renseignements concernant les buts poursuivis par notre association ? insiste James. C’est précisément le genre de question que pourrait poser un agent du gouvernement…
Croisant le regard de James, j’use à nouveau d’une infime fraction de mon pouvoir hypnotique.
— Non, James, je ne travaille pas pour le gouvernement, et je ne représente que moi-même. Si je m’intéresse au manuscrit de Suzama, c’est pour une raison dont je n’ai pas à rougir, croyez-moi.
Me tournant vers le Dr Seter, j’ajoute d’un ton pressant :
— Montrez-moi le manuscrit. Vous n’aurez pas à le regretter.
Posant la main sur le bras de son fils, le Dr Seter hoche la tête, et je comprends qu’il est prêt à céder.
— Nous ne nous déplaçons pas avec le manuscrit, mais il n’est pas loin d’ici, en effet… Il se trouve actuellement à Palm Springs.
— Palm Springs…
Quelle coïncidence ! Palm Springs se trouve précisément sur la route menant à Joshua Tree National Monument, où Paula a conçu son enfant – du moins c’est ce qu’elle m’a dit. Je projette de m’y rendre depuis déjà pas mal de temps…
— James pourrait vous montrer le manuscrit demain matin, dit le Dr Seter en jetant un coup d’œil à sa montre. Ce soir, il est trop tard.
Je me lève aussitôt.
— Mais je suis une noctambule, et je tiens à ce que vous soyez présent, Dr Seter, lorsque j’examinerai le document. S’il vous plaît, allons-y sans plus tarder.
Mon audace réussit à convaincre le Dr Seter, et il lève vers moi un regard admiratif.
— Puis-je vous demander quel est votre âge, Alisa ?
Je lui souris.
— Vous savez sans doute que Suzama n’était pas très âgée quand elle a rédigé le texte qui est en votre possession.
Le Dr Seter secoue la tête.
— Non, je l’ignorais. Quel âge avait-elle ?
— Excusez-moi, je retire ce que je viens de dire. Je ne sais pas exactement quel était son âge, mais je peux vous dire qu’elle est morte avant son vingtième anniversaire.
Je me garde bien de préciser que c’est aussi mon cas.
Bien que certains considèrent que les vampires sont des morts-vivants…